|
Fils du célèbre « aliéniste », Jean-Baptiste Charcot sillustra dans la recherche polaire tant en Antarctique quen Arctique. Au-delà de ses talents dexplorateur, de meneur dhommes et de savant infatigable, il reste aimé pour ses qualités humaines, sa profonde gentillesse et sa disponibilité, ainsi que pour son attachement au respect de la nature. Son souvenir reste attaché à celui du « Pourquoi Pas ? », le navire de sa vie, sur lequel il mourut lors dune tempête en 1936.
|
|

| | (Charcot – Editions Ouest France) |
|
Le fils « de » papa
L histoire commence comme une fable de La Fontaine : un pauvre charron avait 4 fils; ne pouvant assurer à tous leurs études, il les mit un an au lycée et seul le plus brillant eut le droit de poursuivre ses études; il sappelait Jean-Martin Charcot. On connaît la brillantissime carrière de médecin qui sen suivit. Jean-Martin fut lun des pionniers de la psychiatrie, ayant même Freud pour élève.
|
|
|
Quand de ce père célèbre naîtra le 15 juillet 1867 le jeune Jean-Baptiste, lopulence règne dans la maison de Neuilly (aujourdhui encore propriété de la famille).
Jean-Baptiste aura une jeunesse dorée, entre la très libre Ecole Alsacienne et une vie sportive bien remplie par laviron, le tir, lescrime, la lutte et même le championnat de France de Rugby. La vie de famille nest pas morose ; au salon se pressent autour de son père les personnalités du spectacle, de la politique et de la science ; dans les couloirs et le jardin batifole une armée de chiens, chats, singes ou canards, hôtes permanents de cette famille amie des bêtes; dans « latelier dart » de la mère, on peint, on sculpte, on joue la comédie, on fabrique même des vitraux !
Seule ombre au tableau, Jean-Baptiste, féru de Jules Verne, rêve dêtre marin.
« Faribole ! », tranche le père, « tu feras ta médecine ! »
|
« Je redoutais quétant le fils de papa, on ne me prenne pour un fils à papa » JBC
On ne discute pas lautorité paternelle. Charcot fut un carabin studieux, quitte à accumuler par ailleurs blagues et farces avec son copain Léon Daudet.
La mort de son père en 1893 le laisse à la tête dune fortune confortable et dune écrasante responsabilité : être digne de ce père dexception, exceller en quelque chose !
« Jai senti sur mes épaules une responsabilité si écrasante à porter son nom, que je me suis juré de le porter dignement » JBC
En 1896, il épouse Jeanne, petite-fille de Victor Hugo
et récemment divorcée de Léon Daudet, ce qui consommera la rupture des 2 amis. Les rêves de navigation refont surface dans sa vie. Piètre régatier, sur ses premiers bateaux « le Courlis » puis le « Pourquoi-Pas ? n°1 », il va rapidement se tourner vers des croisières de plus en plus hauturières qui lui permettent déchapper plusieurs mois par an à son cabinet médical.
1901 sera une année charnière. De sa virée aux Féroé, exceptionnelle pour lépoque, il ramène léblouissement pour les pays froids qui ne le quittera plus, leurs lumières, leur âpreté. A bord du « Pourquoi Pas ? n°2 », il va également sessayer aux observations cartographiques, hydrologiques, météorologiques et même micro-biologiques. Ainsi saffirme déjà ce qui sera le leitmotiv de sa vie : « faire uvre utile ».
Une seconde croisière à Jan Mayen et en Islande le conduit au-delà du cercle polaire à bord du «Rose Marine » et le conforte dans sa voie : fini le médecin, yachtman dilettante ; cest sur les mers glacées quil « servira le mieux sa patrie et la science ». Plus rien ne le retient en France puisque sa femme, qui a horreur de la navigation, vient de demander le divorce pour incompatibilité dhumeur.
Les années Antarctique
|
|
Suit alors la merveilleuse épopée du « Français ». Initialement tournée vers lArctique, lexpédition du « Français », faute dêtre prête pour lété, rejoindra finalement la Péninsule Antarctique. Afin de financer ce voyage, Charcot dut déployer acharnement, méthode et charisme. Autant de qualités quil développera tout au long du périple. Attentif à ses hommes, dévoué à la science, respectueux de la nature, il réalisera un voyage quasi parfait tant du point de vue scientifique quhumain. Il retire aussi un bonheur quasi mystique devant ces endroits dexception.
« Dou vient létrange attirance de ces régions polaires, si puissante, si tenace, quaprès en être revenu, on oublie les fatigues physiques et morales pour ne songer quà retourner vers elles » JBC
|

| Meg Cléry (Charcot – Editions Ouest France) |
|
|
Son retour en 1905, après 2 ans daventures, est un triomphe. La France a renoué avec une tradition polaire oubliée depuis Dumont dUrville en 1840. Fêté, décoré, écouté, Charcot ne songe pourtant quà repartir poursuivre le travail interrompu par lavarie du « Français ». Comme un bonheur ne vient jamais seul, Charcot renoue aussi avec lamour en épousant en 1907 Meg Cléry, peintre de talent avec la quelle il coulera des jours heureux.
|
« Le danger que lon court à reconnaître une côte dans ces mers inconnues et glacées est si grand, que jose dire que personne ne se hasardera à aller plus loin que moi et que les terres qui peuvent être au Sud ne seront jamais reconnues. » Cook 1776
Le second voyage en Antarctique sera loccasion de la construction du fameux « Pourquoi-Pas ? », qui laccompagnera toute sa vie. Lexpédition du « Pourquoi Pas ? » relèvera autant du casse-tête financier que la première. Nanti cette fois dun solide voilier polaire, confortable et pourvu de vrais laboratoires scientifiques et dune meilleure machine, Charcot descendra jusquà 70 Sud, explorant les parages de lîle Adélaïde. De retour après deux ans dabsence, il restera à jamais insatisfait de navoir pu réaliser la totalité de son programme scientifique et de navoir pas retrouvé la magie de lambiance du premier voyage.
« Avons rêvé davantage, avons fait du mieux possible » JBC - télégramme à lAcadémie des Sciences 1910
Vers la guerre
Les années suivantes, en plus de mille et une conférences, Charcot navigue au service du Ministère de lInstruction Publique, de la Pêche ou de lAgriculture, souvent accompagné de sa famille, du golfe de Gascogne à lIslande. Il vient de prendre la Présidence du Yacht Club de France, quil gardera jusquà sa mort, quand survient la première Guerre Mondiale.
|
|
Mobilisé comme médecin de marine, il naura de cesse de convaincre lamirauté dutiliser son « Pourquoi-Pas ? » comme navire-appât pour traquer les sous-marins allemands, particulièrement dans les eaux arctiques où on les suppose cachés. Il obtiendra gain de cause en 1915 et servira 2 ans comme commandant sur un vrai-faux navire de ce genre, sans, il est vrai, arriver réellement à ses fins. Afin dobtenir un grade dans la marine, nécessaire à ce genre de commandement, il suivra une formation éclair. Bon nombre dofficiers lui pardonneront mal ce passe-droit. Cest donc finalement la guerre qui exaucera son vu de jeunesse : il sera désormais « le Commandant Charcot ».
Revenu à la vie civile, il poursuivra ses missions scientifiques, des Féroé à la Méditerranée, dont un débarquement sur le rocher perdu de Rockall, à mi chemin entre lIrlande et lIslande.
|
|

| "Rockall, la terreur des navigateurs" (Charcot – Editions Ouest France) |
|
Le retour vers les glaces

| Inuits construisant un kayak (Charcot – Editions Ouest France) |
|
|
1925 voit Charcot, qui na pourtant que 58 ans, atteint par la limite dâge dans la Marine. Quà cela ne tienne ; il restera pendant 10 ans encore comme chef de mission sur le pont du « Pourquoi-Pas ? », officiellement commandé par Chatton, puis Le Conniat. Cette année 1925 va aussi permettre à Charcot de renouer avec les glaces quil na plus fréquentées depuis lAntarctique. Prenant prétexte quune mission danoise dans le Scoresby Sound ne répond plus à la T.S.F., il fait mettre le cap sur cette partie est du Groenland. A nouveau il est fasciné, subjugué par ces navigations hasardeuses. Cest aussi loccasion de fréquenter les populations Inuits qui le passionnent par leur adaptation à cette nature hostile.
|
Il réussira à monter 9 autres expéditions dans ces parages, dont une partie en compagnie de lexplorateur danois Mikkelsen. Retrouvant avec bonheur les heures de veille dans le nid de pie, fort de sa colossale expérience de la glace, Charcot réussira toujours à sortir son « Pourquoi-Pas ? » de toutes les difficultés et de tous les pièges de la banquise. Il exulte à nouveau.
|
|
|
Deux années noires toutefois : 1927 - qui voit la mort brutale de Marion, laînée de ses 3 filles.
1928 restera également comme une frustration. Le Grand Nord vit alors une tragédie. Litalien Nobile est en perdition sur la banquise avec son dirigeable. On est sans nouvelle du grand Amundsen, parti à sa recherche en avion avec un équipage français. Charcot, bien sûr, participe à lexpédition de secours. Mais laffaire faisant grand bruit, la France dépêche sur place un amiral « qui navait vu la glace que dans une carafe », sous les ordres duquel Charcot est affecté. La mission tournera au danger et à linutile pour navoir pas voulu écouter le « vieux routier de la banquise ».
Tous ceux, marins du rang, scientifiques ou hôtes de passage qui fréquentent le « Pourquoi-Pas ? » sont unanimes : Charcot est la bonté même; attentif à tous, chaleureux même sil est souvent réservé, infatigable quand il sagit dassurer la sécurité de son bateau ou la réussite dune expérience scientifique, il est resté, malgré les honneurs, un homme simple, toujours prêt à la plaisanterie : bref, linverse du mandarin.
A terre, la maison de Neuilly est plus que jamais son havre de paix. Dans le sombre bureau où rien na bougé depuis lépoque de son père, il écrit livres et conférences, secondé par Marthe Emmanuel, sa fidèle secrétaire. Tout comme par le passé, on reçoit beaucoup chez les Charcot - des célébrités avérées ou en devenir comme de simples amis - on cause, on sadonne aux arts. Ce sont pour lui des années pleines et sereines.
En 1933/34, lannée polaire internationale va à nouveau offrir à Charcot loccasion de se démener. Il est nommé responsable de la partie française, ce qui consiste à établir une base scientifique dans le Scoresby Sound. A 64 ans, il oublie lâge et la fatigue pour guider une fois encore son vieux « Pourquoi-Pas ? » aux limites de la glace et des dangers.
En 1934, il dépose au Groenland pour un hivernage un jeune explorateur talentueux : Paul-Emile Victor; la relève est assurée.
|
La tragédie du « Pourquoi-Pas ? »
1936 doit être lultime mission de Charcot. Lhomme est fatigué, la montée de lintolérance et les bruits de bottes en provenance dAllemagne linquiètent et lattristent, lui lhumaniste fervent. Il prend donc, le cur un peu gros, le chemin de son cher Groenland. Malgré le mauvais temps, on procède à de multiples sondages sous-marins. La chaudière ayant rendu lâme, le « Pourquoi-Pas ? » regagne lIslande à la voile pour une courte escale. Le 15 septembre 1936, on se remet en route.
Très rapidement, le temps se dégrade. Dans la nuit, le vent et la mer deviennent furieux. La machine nétale pas et le bateau se voit peu à peu drossé à la côte. Au petit matin, le « Pourquoi-Pas ? » talonne sur les rochers de la pointe dAkranes.
Malgré toute lénergie de léquipage, cest le naufrage en moins dune demi-heure. De la bouche de lunique rescapé, le timonier Le Gonidec, Charcot, à la passerelle, aurait pris le temps de rendre la liberté à sa mouette apprivoisée « Rita ». Il laurait ensuite entendu soupirer « Ah, mes pauvres enfants ! ».
Le lendemain, les paysans islandais découvrent 23 corps sans vie sur la plage, dont celui du Commandant. 17 autres demeureront à jamais en mer.
|
|
On célébra des obsèques nationales en présence du Président Lebrun. Mais cest à Saint-Malo, où les corps furent rapatriés, que sexprima une véritable ferveur populaire pour cet homme juste, infatigable serviteur de la science. Un homme qui, durant toute sa vie, jusquà une mort légendaire, est resté fidèle à son principe de jeunesse : « faire uvre utile ».
Le grand explorateur anglais Scott sut décrire ce caractère par une épithète lapidaire et élogieuse :
« Charcot : the Polar gentleman ».
|
|